Legal Ops : la science secrète qui ordonne le chaos juridique
- gleniosabbad
- il y a 4 jours
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Par Glênio S Guedes ( avocat au Brésil )
Il est des concepts qui pénètrent dans le monde juridique comme une lumière discrète, presque silencieuse, mais dont la présence transforme en profondeur l’espace qu’elle éclaire. Legal Operations est de ceux-là. Né dans les départements juridiques des grandes entreprises américaines, ce terme a depuis quelque temps déjà appris à parler portugais au Brésil, s’insérant avec naturel dans la pratique quotidienne des juristes, et rien ne permet de douter qu’un mouvement analogue soit en cours, de manière diffuse mais irréversible, dans l’ensemble de l’Amérique latine. Plus qu’une technique, Legal Ops constitue une nouvelle manière de penser la profession d’avocat, une façon renouvelée de concevoir l’art juridique à l’heure de la complexité, de l’urgence et de la donnée.
Pendant des décennies, l’avocat brésilien — comme son confrère colombien, argentin ou péruvien — a exercé son métier à la manière d’un conducteur solitaire, avançant sans instruments, guidé par l’intuition, l’expérience et une certaine habitude du risque. Il cumulait les rôles : juriste, gestionnaire, secrétaire, comptable, stratège. Les dossiers s’empilaient, les délais se resserraient, les clients se multipliaient, et le temps pour penser, pour écrire, pour véritablement exercer le droit, se raréfiait. Le génie juridique se substituait alors à l’organisation, et l’endurance tenait lieu de méthode.
Mais le monde a changé, et le droit avec lui. La dématérialisation des procédures, l’explosion des flux d’information, l’exigence accrue de rapidité et de prévisibilité ont mis en évidence une vérité désormais impossible à ignorer : la compétence juridique, aussi brillante soit-elle, ne suffit plus si elle n’est pas soutenue par une architecture opérationnelle solide. C’est dans ce contexte que Legal Operations s’est imposé, non comme une mode, mais comme une nécessité.
On pourrait dire que Legal Ops est, pour le juriste contemporain, un art de la conduite. Le Business Intelligence y joue le rôle du tableau de bord : il révèle l’état réel de l’activité juridique, la charge de travail, les coûts, les risques, les signaux d’alerte que l’intuition seule ne perçoit plus. Il permet de voir, enfin, ce qui jusqu’alors demeurait invisible : la santé opérationnelle du cabinet ou du département juridique.
La science des données, quant à elle, agit comme un système de navigation. Elle ne se contente pas d’indiquer où l’on se trouve ; elle analyse les chemins possibles, anticipe les embouteillages procéduraux, identifie les détours stratégiques et propose des itinéraires plus sûrs, plus efficaces, parfois plus audacieux. Là où l’avocat avançait autrefois à tâtons, il dispose désormais d’une lecture structurée des risques, des coûts et des probabilités.
Mais ces instruments seraient inutiles sans une disposition essentielle : la culture data driven. Être data driven, c’est accepter de conduire en tenant compte du tableau de bord et du système de navigation ; c’est décider en connaissance de cause, corriger la trajectoire lorsque les indicateurs l’exigent, ralentir avant l’accident, optimiser le parcours plutôt que de subir les événements. C’est, en somme, substituer la décision éclairée à l’improvisation permanente.
Le Brésil a compris cette mutation plus tôt que beaucoup. Dans ses grandes métropoles, les départements juridiques sont devenus de véritables centres d’opérations, où le droit dialogue avec la gestion, la technologie et l’analyse des données. Mais le phénomène le plus remarquable est ailleurs : Legal Ops n’est pas resté confiné aux grandes structures. Il a gagné les cabinets de taille moyenne, puis les avocats exerçant seuls, pour lesquels il représente peut-être l’outil le plus précieux. Car même sans équipe, l’avocat peut désormais structurer son activité, automatiser ce qui doit l’être, mesurer ce qui compte, et retrouver ce que la surcharge lui avait retiré : le temps et la sérénité.
Dans un système juridique vaste, dense et souvent labyrinthique comme celui du Brésil, Legal Ops n’est pas un luxe organisationnel ; il est une réponse rationnelle au chaos. Il ordonne, il clarifie, il prévient. Et surtout, il libère l’avocat de la confusion administrative pour le ramener à l’essentiel : penser le droit, écrire le droit, servir le droit.
Aujourd’hui, ce langage parle couramment portugais, et rien ne permet de croire qu’il s’arrêtera aux frontières du Brésil. Partout en Amérique latine, les juridictions, les cabinets et les juristes sont confrontés aux mêmes défis. Et partout, Legal Ops offre, sans emphase et sans promesses excessives, une réponse sobre et puissante : celle d’une science discrète qui, en ordonnant le chaos, rend à la justice une part de sa possibilité.


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