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Connaître, c’est avoir raison sans faute épistémique

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    gleniosabbad
  • 18 déc. 2025
  • 4 min de lecture

Par Glênio S Guedes ( avocat au Brésil )


1. Un déplacement nécessaire


On a tendance à concevoir la connaissance comme une relation simple entre un sujet et un fait : quelqu’un sait quelque chose lorsque sa croyance coïncide avec la réalité. Cette intuition n’est pas fausse, mais elle est insuffisante. Elle n’explique ni pourquoi on peut avoir raison sans pour autant savoir, ni pourquoi la philosophie, depuis plus de deux millénaires, s’obstine à distinguer la connaissance de la simple opinion vraie.

La thèse défendue ici est volontairement sobre : connaître, c’est avoir raison sans faute épistémique. La connaissance ne se réduit pas à la vérité du résultat ; elle implique la correction du chemin rationnel qui mène à cette vérité.


2. Le problème platonicien : quand avoir raison ne suffit pas


Dans le Théétète, Platon formule l’un des problèmes les plus persistants de la pensée occidentale : quelle est la différence entre la connaissance (epistēmē) et l’opinion vraie (doxa alēthēs) ? La difficulté apparaît dès que l’on admet que toute connaissance implique la vérité, mais que toute vérité n’implique pas la connaissance. On peut tomber juste par hasard, par chance, ou par une conjonction favorable des circonstances.

Cet impasse n’est pas historique, elle est structurelle. Elle repose sur une asymétrie logique permanente : savoir implique avoir raison, mais avoir raison n’implique pas savoir. Tant que cette asymétrie subsistera, l’épistémologie ne pourra se satisfaire de définitions simples et rassurantes.


3. Gettier et la découverte de la chance épistémique


La philosophie contemporaine a redécouvert le Théétète en 1963, lorsque Edmund Gettier a montré que la croyance vraie justifiée n’est pas encore de la connaissance. Ses exemples révèlent qu’un sujet peut disposer de bonnes raisons, parvenir à une proposition vraie, et néanmoins avoir raison uniquement par accident. La justification et la vérité peuvent coïncider sans être correctement reliées.

Ce que Gettier met en lumière n’est pas une anomalie marginale, mais un phénomène central : la chance épistémique. Lorsque la vérité est atteinte par des voies contingentes, même en présence de raisons plausibles, quelque chose d’essentiel fait défaut. Il manque l’absence de faute épistémique.


4. La faute épistémique comme concept normatif


Parler de faute épistémique ne revient pas à moraliser la connaissance, mais à reconnaître sa dimension normative. Les croyances ne sont pas de simples états psychologiques ; lorsqu’elles sont affirmées, défendues ou utilisées pour décider, elles deviennent susceptibles d’évaluation rationnelle.

Il y a faute épistémique lorsque le sujet :


  • tire des conclusions plus fortes que ne le permet l’évidence disponible,

  • ignore des objections pertinentes,

  • recourt à des méthodes inadéquates,

  • confond probabilité et certitude,

  • ou soutient des croyances vraies par des voies intellectuellement négligentes.


L’erreur, en soi, ne constitue pas une faute épistémique. Ce qui la produit, c’est la manière défectueuse de former ou de défendre une croyance. On peut se tromper sans faute, et avoir raison avec faute.


5. La connaissance comme position normative


Cette distinction permet de comprendre une intuition centrale de l’épistémologie contemporaine, notamment chez Roderick M. Chisholm : connaître n’est pas seulement être dans un état mental vrai, mais occuper une position normative adéquate.

Dire « je sais » ne consiste pas à décrire une conviction intime, mais à revendiquer :


  • que la croyance a été formée par des moyens appropriés,

  • qu’elle est proportionnée à l’évidence,

  • qu’elle résisterait à des objections pertinentes,

  • et qu’elle peut être défendue publiquement sans reproche rationnel.


La connaissance est ainsi un statut : être épistémiquement autorisé à affirmer une proposition.


6. Avoir raison sans faute : science, droit et intelligence artificielle


Cette conception éclaire plusieurs débats contemporains.

En science, une hypothèse vraie obtenue par une méthode défectueuse ne constitue pas un savoir scientifique. La science ne cherche pas des vérités occasionnelles, mais des vérités acquises sans faute épistémique, par des procédures contrôlables, reproductibles et ouvertes à la critique.

En droit, une décision judiciaire peut correspondre à la solution correcte du litige tout en étant épistémiquement déficiente si elle repose sur des arguments fragiles ou un raisonnement invalide. C’est pourquoi l’exigence de motivation n’est pas un formalisme : c’est une exigence épistémique.

Dans le domaine de l’intelligence artificielle, les systèmes peuvent produire des réponses exactes sans compréhension, sans justification et sans responsabilité. L’exactitude algorithmique, prise isolément, ne constitue pas un savoir. Il lui manque ce qui caractérise la connaissance humaine : la possibilité d’une défense rationnelle sans faute épistémique.


7. Conclusion : une vertu intellectuelle


Cette conception n’élimine ni la faillibilité humaine ni l’incertitude. Elle reconnaît, au contraire, que la connaissance est une vertu intellectuelle, et non une garantie métaphysique. Savoir, ce n’est pas être à l’abri de l’erreur ; c’est être à l’abri du reproche rationnel dans la manière de croire.

Tant qu’il existera une différence entre avoir raison et savoir — et tant que nous exigerons des raisons, des méthodes et de la responsabilité — le problème du Théétète restera vivant. Et ce n’est pas un échec de la philosophie, mais la marque de sa lucidité.

La question n’est pas seulement de savoir si quelqu’un a raison,mais s’il avait le droit rationnel de l’avoir.

 
 
 

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