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đŸ•Šïž ÉlĂ©onore d’ArborĂ©e : la femme qui lĂ©gifĂ©ra avant la modernitĂ©

  • Photo du rĂ©dacteur: gleniosabbad
    gleniosabbad
  • 18 oct. 2025
  • 4 min de lecture

À celles qui, par leur parole et leur courage, transforment le droit en justice et la loi en dignitĂ©. Des salles d’audience de Paris aux tribunaux de Rio de Janeiro, leur voix prolonge celle d’ÉlĂ©onore d’ArborĂ©e :celle d’une femme qui fit de la loi un acte de libertĂ©, et de la libertĂ© une forme d’amour. Elles rappellent que la justice n’est pas une institution, mais un regard humain sur le monde.


Par GlĂȘnio Sabbad Guedes ( avocat au BrĂ©sil )

« Elle n’aurait suivi rien d’autre que la voix de la justice. »
— Bianca Pitzorno, Vita di Eleonora d’Arborea

Aux confins de la MĂ©diterranĂ©e, alors que l’Europe sortait Ă  peine du Moyen Âge, une femme dĂ©cida que son peuple mĂ©ritait des lois plus humaines. Son nom Ă©tait ÉlĂ©onore d’ArborĂ©e, fille de rois sardes, mĂšre d’un jeune hĂ©ritier, Ă©pouse d’un GĂ©nois prisonnier de guerre et souveraine d’un territoire assiĂ©gĂ© par des puissances qui la dĂ©passaient en armes. Sa force ne fut pas l’épĂ©e, mais la parole Ă©crite. En 1392, sur une Ăźle divisĂ©e entre Pise et Aragon, elle promulgua la Carta de Logu : un code de justice qui anticipa la modernitĂ© de plusieurs siĂšcles.


Une femme face au temps


ÉlĂ©onore n’étudia pas le droit Ă  Bologne et n’hĂ©rita d’aucune chaire canonique. Elle apprit la loi en observant la fragilitĂ© des hommes et la duretĂ© des champs. À une Ă©poque oĂč les femmes Ă©taient des sujets, non des lĂ©gislatrices, elle rĂ©digea des rĂšgles protĂ©geant les veuves, les paysans et mĂȘme les animaux de pĂąturage. Son code — composĂ© de 198 articles — rĂ©gla le mariage et le commerce, le dĂ©lit et la propriĂ©tĂ©, avec une sagesse que nous appellerions aujourd’hui rationnelle et garantiste.

« Carta de Logu » signifie littĂ©ralement « Charte du territoire », et fut rĂ©digĂ©e en sarde logudorais, la langue vivante du peuple. ÉlĂ©onore voulut que la loi se comprenne sans interprĂšte : que la justice parle la langue de ceux qui sĂšment, naviguent et aiment sous le soleil de son Ăźle. Ainsi, la loi devint patrie, et la langue, une forme de libertĂ©.


L’écho byzantin


Bien avant ÉlĂ©onore, la Sardaigne avait Ă©tĂ© une province de l’Empire byzantin, gouvernĂ©e par des ducs ecclĂ©siastiques rĂ©unissant le pouvoir civil et spirituel. De cet hĂ©ritage oriental vient la figure du iudex, le juge-souverain qui gouverne avec sagesse et piĂ©tĂ©. Lorsque ÉlĂ©onore assuma le titre de Judicessa d’Arborea, elle ranima une tradition millĂ©naire : celle d’une justice qui ne dĂ©coule pas du pouvoir, mais de la conscience. Sa Carta de Logu est la petite-fille mĂ©diterranĂ©enne du Corpus Iuris Civilis de Justinien, mais Ă©crite avec l’encre des campagnes et le cƓur insulaire.


La justice comme identité


La Carta de Logu n’était pas une constitution moderne, mais elle en eut l’esprit. Elle dĂ©finissait la proportionnalitĂ© des peines, distinguait les crimes publics des privĂ©s et fixait les devoirs des officiers du royaume. Elle reconnaissait mĂȘme l’égalitĂ© juridique entre riches et pauvres, chose impensable au XIVᔉ siĂšcle. Tandis que les couronnes de Castille et d’Aragon rĂ©glaient encore leurs conflits par le fer, une femme, en Sardaigne, lĂ©gifĂ©rait avec compassion.

Son lecteur posthume, l’essayiste Camillo Bellieni, affirma que la Carta de Logu exhalait « un parfum aigu de vie sarde », une poĂ©sie de collines, de brebis et de lentisques. Ce n’était pas une loi nĂ©e des tribunaux, mais des champs, lĂ  oĂč le mot “justice” se confond avec le mot “dignitĂ©â€.


Une souveraine avant la lettre


ÉlĂ©onore fut juriste sans universitĂ©, philosophe sans traitĂ©, fĂ©ministe sans le savoir. Elle fut une avant-garde de l’État de droit avant mĂȘme que naisse l’idĂ©e de citoyen. Sa Carta de Logu fut Ă  la fois manuel de gouvernement, miroir moral et testament politique. Alors que l’Europe attendrait quatre siĂšcles pour reconnaĂźtre la capacitĂ© lĂ©gislative des femmes, la Sardaigne du XIVᔉ siĂšcle en comptait dĂ©jĂ  une qui Ă©crivait au nom du bien commun.

Elle mourut vers 1404, probablement victime de la peste, sans avoir vu l’indĂ©pendance de son royaume. Mais sa loi survĂ©cut plus de quatre cents ans, jusqu’à ĂȘtre remplacĂ©e par le Codice Albertino en 1827 — une longĂ©vitĂ© que n’égala aucune constitution europĂ©enne moderne.


L’hĂ©ritage de la langue et de la lumiĂšre


La Carta de Logu ne fut pas seulement une codification juridique : elle fut aussi une dĂ©claration d’indĂ©pendance linguistique. En choisissant le sarde logudorais — et non le latin ou le catalan — comme langue officielle de sa loi, ÉlĂ©onore fit de la langue un emblĂšme de souverainetĂ©. Des philologues comme Max Leopold Wagner et Michelangelo Pira y ont vu un acte d’autodĂ©termination culturelle : le moment oĂč un peuple dĂ©cida de parler sa justice avec sa propre voix.

Chaque article, rĂ©digĂ© avec simplicitĂ© et clartĂ©, rapprochait le droit de l’oralitĂ©, donc du peuple. Ainsi, la Carta de Logu ne consolida pas seulement la justice d’un territoire : elle transforma la parole en patrie et le code en banniĂšre.

Lorsque le monde l’oublia, la Carta de Logu continua de parler. CitĂ©e par les juristes italiens du XIXᔉ siĂšcle comme modĂšle de codification rationnelle, elle est aujourd’hui Ă©tudiĂ©e comme le premier texte europĂ©en Ă  reconnaĂźtre la responsabilitĂ© pĂ©nale individuelle et certains droits des femmes.ÉlĂ©onore fut, sans le savoir, une femme de l’avenir : elle lĂ©gifĂ©ra avant les LumiĂšres, rĂȘva l’égalitĂ© avant la RĂ©volution et Ă©crivit la loi dans la langue du peuple avant mĂȘme que ne naisse l’idĂ©e de nation.

À une Ă©poque d’ombres, ÉlĂ©onore d’ArborĂ©e fut une lampe allumĂ©e sur les collines de la MĂ©diterranĂ©e. Et sa Carta de Logu demeure, plus qu’un ancien code, une mĂ©taphore lumineuse du pouvoir de la justice lorsqu’elle Ă©mane du cƓur humain.


Bibliographie


  • BELLIENI, Camillo. Eleonora d’Arborea. Nuoro : Ilisso Edizioni, 2004 (1Êłá”‰ Ă©d. Sassari, 1929).

  • CASULA, Francesco Cesare. Storia della Sardegna Medievale. Rome : Carocci, 1994.

  • CASULA, Francesco Cesare. Il Regno di Sardegna: dall’era bizantina all’etĂ  aragonese. Cagliari : Edizioni Della Torre, 2000.

  • CARTA DE LOGU. Édition critique de Guido Manca. Cagliari : Edizioni Della Torre, 1982.

  • MATTONE, Antonello ; SODDU, Francesco (dir.). La Carta de Logu di Eleonora d’Arborea e il diritto europeo medievale. Cagliari : Cuec Editrice, 2004.

  • PIRA, Michelangelo. La lingua sarda: un problema politico. Cagliari : Edizioni Della Torre, 1978. RĂ©imp. augmentĂ©e : Cagliari : Cuec Editrice, 1993.

  • PITZORNO, Bianca. Vita di Eleonora d’Arborea: principessa medievale di Sardegna. Milan : Mondadori, 2010.

  • WAGNER, Max Leopold. La lingua sarda: storia, spirito e forma. Berne : Francke Verlag, 1951.


 
 
 

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