top of page
03 - Logo Brasilombia - BG Azul.png
  • Instagram Brasilombia
  • LinkedIn Brasilombia

Bourgogne : quand une étiquette fait du terroir une leçon de linguistique

Photo du rédacteur: gleniosabbad
gleniosabbad
8 août
7 min de lecture

Un Pommard Premier Cru, une phrase latine et une curieuse découverte : avant même de goûter le vin, nous commençons déjà à le boire avec les mots.

« Verba profero, res declaro. »

Par Glênio S Guedes (avocat au Brésil)


L’un de mes neveux, de retour de Bourgogne, me fit découvrir un Pommard Premier Cru La Refène. Je dis bien « me fit découvrir », car certains vins, comme certaines personnes, n’entrent pas simplement dans notre vie : on nous les présente. Mon neveu, j’imagine, souhaitait seulement partager avec moi une découverte bourguignonne. Il ne pouvait se douter qu’en faisant les présentations, il allait également réveiller une ancienne fascination intellectuelle.

Il me suffit de regarder l’étiquette.

Une sentence latine y figurait : « Verba profero, res declaro. » Et, ictu oculi, avant même que le tire-bouchon n’eût le temps d’accomplir son office, mes lectures de pragmatique linguistique, branche de la linguistique qui me fascine depuis longtemps, me revinrent à l’esprit. Le vin n’avait encore rien dit au nez ni au palais ; l’étiquette, moins patiente, parlait déjà abondamment : Pommard, La Refène, Premier Cru, la devise latine — autant de mots qui semblaient non seulement identifier un vin, mais accomplir quelque chose en l’identifiant.

Mon neveu m’avait présenté un vin. Le vin, à son tour, me rappelait que nous buvons aussi des mots.

C’est l’un des avantages des bonnes présentations : il arrive qu’on en sorte en songeant à des sujets que l’hôte n’avait jamais imaginé mettre sur la table.


Des mots aux choses


Verba profero, res declaro pourrait se traduire, sans faire trop violence au latin, par : « Je profère des mots, je déclare les choses. » Mais gardons-nous de traverser la phrase trop rapidement.

Verba, ce sont les mots ; profero, de proferre, signifie porter au-dehors, produire, proférer, énoncer ; res possède une amplitude sémantique bien supérieure à notre simple « chose » : le terme peut désigner les faits, les affaires, les réalités ; declaro, enfin, signifie rendre clair, manifester, déclarer.

Nous avons donc, d’un côté, les verba ; de l’autre, les res. Les mots et les réalités. Entre les deux se trouve précisément l’une des questions qui traversent depuis des siècles la réflexion sur le langage : comment parvenons-nous, lorsque nous disons quelque chose, à signifier davantage que la simple somme des mots prononcés ?

L’étiquette elle-même nous offre une réponse.

Nous y lisons Pommard, La Refène, Premier Cru. Mais nulle leçon n’y explique chacune de ces expressions. Le producteur suppose un interlocuteur capable de reconstruire une partie de l’univers auquel renvoient ces quelques mots.

C’est ici que la sémantique passe le verre à la pragmatique.


Ce qu’une étiquette dit sans le dire


La pragmatique s’intéresse au langage en situation : au contexte, à l’intention, aux inférences, aux connaissances partagées. Une phrase peut dire sémantiquement une chose et, pragmatiquement, en communiquer bien davantage.

« Il fait froid ici » peut n’être qu’un constat de température. Devant une fenêtre ouverte, cependant, la phrase pourrait fort bien vouloir dire : « Auriez-vous l’amabilité de la fermer ? »

H. P. Grice a précisément attiré notre attention sur ce genre d’inférences. Tout n’a pas besoin d’être explicité pour être communiqué.

Il en va de même lorsqu’une bouteille annonce : Pommard — La Refène — Premier Cru. L’économie verbale est remarquable. L’étiquette ne proclame pas : « Ce vin provient d’un terroir bourguignon particulier dont il entend exprimer la singularité. » Elle n’en a nul besoin. Le contexte œnologique permet au lecteur averti de compléter l’énoncé.

La bouteille contient 750 millilitres de vin et, curieusement, une quantité appréciable d’informations qui n’y sont pas écrites.


Quand dire, c’est faire


Avec J. L. Austin, la question devient plus intéressante encore. Parler ne consiste pas seulement à décrire le monde. Dans certaines circonstances, dire, c’est faire.

Celui qui dit « je promets » ne décrit pas simplement une promesse : il promet. Lorsqu’une autorité compétente déclare une séance ouverte, ses paroles, pourvu que les conditions requises soient réunies, produisent un effet institutionnel.

Austin distingue notamment l’acte locutoire, ce qui est effectivement dit ; l’acte illocutoire, ce que nous faisons en le disant ; et l’acte perlocutoire, les effets que nous produisons ainsi sur notre interlocuteur.

Revenons à notre bouteille.

Sur le plan locutoire, nous avons Pommard, La Refène, Premier Cru et Verba profero, res declaro.

Sur le plan illocutoire, nous pourrions reconstruire l’énoncé de la manière suivante :

« Je présente ce vin comme l’expression légitime de ce lieu. »

Sur le plan perlocutoire, enfin, quelque chose de particulièrement savoureux se produit : après avoir lu l’étiquette, le dégustateur commence à s’attendre à retrouver ce lieu dans son verre.

Le langage est arrivé au cerveau avant que le vin n’atteigne la bouche.


Searle et le verbe qui nous tend un piège


La classification des actes illocutoires proposée par John Searle permet de serrer encore un peu la vis. Parmi les assertifs, les directifs, les commissifs, les expressifs et les déclaratifs, où placer notre énoncé implicite ?

Si nous le reformulons ainsi :

« Je déclare que ce vin est l’expression de ce terroir »,

nous pourrions être tentés de le classer aussitôt parmi les déclaratifs. Après tout, le verbe « déclarer » est bien là.

Ce serait une petite malice de la langue.

Chez Searle, tout acte consistant à « déclarer » n’est pas pour autant une déclaration au sens technique. Lorsqu’une autorité proclame quelqu’un élu, nomme une personne à une fonction ou déclare une séance ouverte, la parole transforme institutionnellement la réalité.

Notre producteur ne dispose pas d’un tel pouvoir métaphysique. Écrire qu’un vin exprime son terroir ne suffira pas à le lui faire exprimer — même si certains services de marketing semblent conserver sur ce point une foi admirable.

Nous avons principalement affaire à un assertif : le producteur s’engage sur une proposition concernant le monde. Ce vin provient de ce lieu et se présente comme son expression.

Il existe néanmoins une intéressante dimension commissive. En inscrivant ces mots sur l’étiquette, le producteur engage également sa crédibilité. Il semble presque nous dire : « Goûtez-le, et voyez si mes mots trouvent leur correspondance dans le verre. »

Les verba partent à la recherche de leurs res.


Goûtons-nous le terroir ou ses mots ?


Nous voici au point le plus délicat.

Le terroir possède une matérialité : sol, sous-sol, altitude, pente, exposition solaire, microclimat, vigne, micro-organismes, pratiques viticoles, travail humain. Rien de tout cela ne disparaît parce que nous avons découvert la pragmatique.

Mais le terroir qui parvient jusqu’au consommateur est aussi médié par le langage.

Quelqu’un a nommé cette parcelle. Une communauté en a reconnu la singularité. Des institutions ont établi des classifications. Le producteur a écrit Pommard. Il a ajouté Premier Cru. Il a précisé La Refène. Et nous avons enfin porté le verre au nez.

Le langage n’a pas inventé la terre. Mais il nous a appris une manière de la chercher dans le vin.

D’où une expérience mentale assez troublante : goûterions-nous exactement ce même vin de la même manière s’il nous était servi à l’aveugle ? Rechercherions-nous les mêmes nuances si nous pensions boire un simple Pinot Noir sans origine connue ?

La composition chimique resterait identique.

L’expérience, peut-être pas.


Les signes préfigurent les identités


Tout cela comporte une leçon fort concrète pour les producteurs. Concevoir une étiquette ne consiste pas seulement à satisfaire aux obligations légales, à choisir une typographie élégante et à trouver encore un peu de place pour des médailles, des châteaux ou quelque ancêtre au visage sévère. L’étiquette est le premier acte de communication du vin.

Avant même que le bouchon ne soit tiré, elle a déjà sélectionné des signes, éveillé des attentes, suggéré une origine et laissé entrevoir une identité.

Les producteurs devraient donc accorder au langage de leurs étiquettes une attention comparable à celle qu’ils portent au langage de leurs vignes. Les signes préfigurent les identités. Un nom, une image, une phrase, une typographie, et même ce que l’on choisit délibérément de taire, participent à la construction du sens.

Il ne s’agit évidemment pas de transformer l’étiquette en prestidigitateur chargé de conférer au vin les vertus que la cave aurait oublié de lui donner. La pragmatique explique bien des choses ; les miracles, jusqu’à nouvel ordre, relèvent toujours d’un autre département.

Et nul besoin de rester en Bourgogne. Le Brésil, aujourd’hui présence respectée et de plus en plus inventive dans cette adorable « Vinea Láctea » qui s’étend sur notre planète, produit lui aussi des étiquettes d’une remarquable créativité, où le nom, le dessin, le territoire et le récit composent peu à peu un véritable langage du vin. Certaines méritent d’être lues avec autant d’attention qu’elles sont dégustées — et nous y reviendrons bientôt.

Après tout, s’il est des vins qui appellent un deuxième verre, il est aussi des étiquettes qui méritent une seconde lecture.


Les mots avant la première gorgée


Mon neveu, de retour de Bourgogne, pensait probablement me faire simplement découvrir un vin qu’il avait connu là-bas. Et il le fit. Mais il me suffit d’en contempler l’étiquette pour que mon ancienne fascination pour la pragmatique linguistique resurgisse, ictu oculi : contexte, implicatures, intention, actes de langage, signification.

Il est des rencontres qui éveillent le palais ; d’autres, la mémoire. Certaines, par une heureuse courtoisie du hasard, font les deux à la fois.

Peut-être est-ce là, finalement, le sens le plus fécond de « Verba profero, res declaro ». Les mots ne remplacent pas les choses ; ils contribuent à les rendre intelligibles. Et ce Pommard aura démontré, avant même d’être goûté, ce que la pragmatique enseigne depuis longtemps : aucun énoncé ne vient jamais seul. Il apporte avec lui un contexte, des présupposés, des attentes et une manière de regarder ce dont il parle.

Reste alors la question que cette première lecture de l’étiquette m’avait suggérée et que la dégustation, loin de résoudre, n’a fait que rendre plus savoureuse :

lorsque nous croyons goûter le terroir, quelle part nous en vient de la terre — et quelle part nous avait déjà été servie par les mots ?

 
 
 

Posts récents

Voir tout
Traduire sans trahir

Reconnaissance, adaptation et dénaturation dans la circulation internationale des situations juridiques « Cette filiation est reconnue en tant que telle en France. »¹Cour de cassation, Assemblée pléni

 
 
 
Ce que le portugais m’a appris sur le français

Petites découvertes d’un Brésilien qui croyait apprendre une langue cousine « Les langues cousines ont un avantage : elles nous donnent confiance. Et un défaut : elles savent pourquoi. » — Observation

 
 
 

Commentaires


bottom of page