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Ce que le portugais m’a appris sur le français

Photo du rédacteur: gleniosabbad
gleniosabbad
28 août
5 min de lecture

Petites découvertes d’un Brésilien qui croyait apprendre une langue cousine

« Les langues cousines ont un avantage : elles nous donnent confiance. Et un défaut : elles savent pourquoi. » Observation d’un apprenant brésilien

Par Glênio S Guedes (avocat au Brésil)


Pour un Brésilien, apprendre le français commence souvent par un malentendu assez agréable : on croit reconnaître la famille.

Important est importante. Possible est possível. Culture est cultura. Nation, nação. Liberté, liberdade. Littérature, literatura. On avance donc avec cette assurance particulière que donnent les cousins que l’on n’a jamais rencontrés mais dont on connaît déjà le nom de famille. Le latin, cet ancêtre prolifique, semble avoir laissé les portes ouvertes.

Puis arrive le français.

Il arrive avec dont, y, en, chez, avec ses articles partitifs, ses pronoms qui se rangent avant le verbe selon un protocole dont l’apprenant soupçonne parfois qu’il fut établi à Versailles, et surtout avec cette admirable quantité de lettres que l’on écrit consciencieusement pour avoir ensuite la délicatesse de ne pas les prononcer.

La parenté demeure. L’héritage a simplement été partagé d’une manière assez originale.

Et les cousins ont parfois de faux papiers. Attendre ne signifie pas atender. Plus perfide encore, le français pourtant ressemble assez au portugais portanto pour inspirer confiance — précisément ce qu’il ne faudrait pas faire. Portanto signifie « donc » ; pourtant, « cependant ». Deux mots se regardent presque dans le miroir et décident de partir dans des directions opposées.

La proximité entre deux langues n’abolit donc pas la distance. Elle lui donne parfois le sens de l’humour.

C’est alors que le portugais commence, paradoxalement, à m’enseigner le français.

Non pas parce qu’il me fournirait une traduction prête à l’emploi. C’est précisément le contraire. Une langue devient particulièrement intéressante au moment où elle cesse de correspondre exactement à l’autre. Tant que important rencontre importante, tout va bien, mais on n’apprend presque rien. Le véritable apprentissage commence lorsque deux langues, placées devant la même réalité, décident de ne pas la regarder tout à fait du même endroit.

Prenons la faim.

En français, j’ai faim. En portugais du Brésil, estou com fome. Le Français a la faim ; le Brésilien est avec elle. La nécessité physiologique est évidemment identique, mais les langues ont construit deux petites scènes grammaticales différentes. Personne ne pense à cette différence en commandant son déjeuner. Heureusement. L’humanité aurait disparu depuis longtemps si elle devait résoudre un problème de linguistique comparée avant de manger.

Mais une langue nous habitue à découper l’expérience d’une certaine manière, même lorsque nous n’y pensons pas.

Le phénomène devient plus visible encore avec ce petit mot français qui déconcerte tant de lusophones : chez.

Chez moi, chez vous, chez le médecin, chez Proust. Le portugais dispose évidemment de moyens pour dire tout cela : na minha casa, na sua casa, no médico, em Proust, selon les contextes. Mais il ne possède pas un petit outil exactement équivalent capable de parcourir avec autant de naturel la maison, la personne, la profession et même l’œuvre d’un écrivain.

Et l’étymologie elle-même raconte quelque chose de cette histoire : chez remonte au latin casa, la maison. La petite maison originelle a beaucoup voyagé.

Apprendre chez, ce n’est donc pas apprendre seulement une préposition. C’est découvrir une manière française de dessiner linguistiquement un territoire autour de quelqu’un.

Le voyage inverse est tout aussi instructif.

Un Français qui rencontre saudade découvre vite le problème. On lui propose nostalgie, manque, regret, parfois mélancolie. Tous sont de bons mots français. Aucun, pourtant, n’occupe exactement le même espace. Saudade peut contenir le manque, la mémoire, l’affection, la distance et même une certaine douceur de l’absence. Le portugais a construit une maison lexicale particulière et y loge plusieurs sentiments qui, en français, habitent à des adresses différentes.

Il serait toutefois bien imprudent d’en conclure que le portugais possède ici quelque mystérieuse supériorité sentimentale. Les langues adorent que leurs locuteurs deviennent patriotes à leur place.

Le français se venge aussitôt.

Dépaysement, par exemple, résiste à la traduction immédiate. Retrouvailles aussi. Et que faire de chez soi, cette expression minuscule où se rencontrent le lieu, l’intimité, l’appartenance et quelque chose qui ressemble au sentiment d’être à sa place ?

Aucune langue n’est pauvre. Elles ne mettent simplement pas leur fortune dans les mêmes poches.

La prononciation m’a enseigné une autre leçon. Le lusophone qui voit un mot français pour la première fois éprouve souvent la tentation généreuse de prononcer ce qu’il voit. C’est une preuve de bonne foi dont le français ne tient aucun compte.

Les consonnes finales disparaissent souvent, les voyelles se rencontrent, les mots font liaison. L’orthographe française ressemble parfois à une petite archive : au milieu de conventions, de régularisations et de transformations successives, elle conserve des traces que la prononciation a effacées ou déplacées.

Le portugais connaît lui aussi la distance entre écrire et parler, naturellement. Mais le français oblige l’apprenant brésilien à comprendre très tôt une vérité que l’orthographe peut dissimuler : une langue n’est jamais tout à fait contemporaine d’elle-même. Elle parle au présent avec des morceaux de son passé.

C’est peut-être là que l’apprentissage devient réellement passionnant.

Je croyais apprendre des mots français ; je découvrais peu à peu des choix français.

Pourquoi dit-on ainsi ? Pourquoi le portugais préfère-t-il autrement ? Pourquoi une langue exige-t-elle un pronom là où l’autre s’en passe ? Pourquoi l’une découpe-t-elle une expérience en un mot lorsque l’autre en demande trois ?

Ces questions ont changé ma manière d’apprendre.

L’erreur elle-même devient intéressante. Lorsqu’un Brésilien produit en français une construction parfaitement portugaise, il ne commet pas toujours une absurdité. Il révèle parfois, involontairement, la logique de sa propre langue. L’accent étranger ne se trouve donc pas seulement dans la bouche. Il existe aussi dans la syntaxe.

Voilà pourquoi une institution consacrée à la langue française, comme la Cité internationale de la langue française à Villers-Cotterêts, me paraît porter une idée particulièrement féconde lorsqu’elle présente le français non comme un monument immobile, mais comme une langue qui circule, rencontre d’autres langues et se transforme.

Une langue internationale appartient nécessairement aussi à ceux qui l’apprennent.

Ils la prononcent parfois mal, lui appliquent des règles qu’elle n’a jamais demandées, transportent dans ses phrases les habitudes de leur langue maternelle et interrogent des évidences auxquelles le locuteur natif ne songe plus. Mais c’est justement leur maladresse qui possède parfois une vertu : l’étranger voit ce que l’habitude rend invisible.

Le portugais m’a ainsi appris quelque chose d’essentiel sur le français : les deux langues ne sont pas intéressantes parce qu’elles descendent en partie du même ancêtre, mais parce qu’elles ont fait de cet héritage des choses différentes.

Elles sont cousines, certes.

Mais heureusement, elles ne se ressemblent pas trop.

J’avais commencé à apprendre le français pour mieux comprendre les Français. Je découvre peu à peu qu’il m’apprend surtout à écouter le portugais.

 
 
 

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