Davos et la Métaphysique du Vide : De l'Éloquence Creuse en Forme de Réquisitoire
- gleniosabbad
- 26 janv.
- 5 min de lecture
« Ils ne mentent pas. Ils redessinent simplement la vérité jusqu'à ce qu'elle ne dérange personne. » — D'après Orwell
PAR GLENIO SABBAD GUEDES ( AVOCAT AU BRÉSIL )
Chaque fois que je lis les comptes rendus des réunions de Davos, je me demande, incrédule et sidéré : les organisateurs croient-ils que la population mondiale est une masse d'idiots, ou bien le savent-ils d'avance ?
Car il faut un niveau stratosphérique de confiance en soi pour, au sein d'un seul et même discours, parler de « transition énergétique » tout en annonçant des investissements milliardaires dans le pétrole vénézuélien. Ou pour facturer CHF 50.000 pour un événement promettant un « dialogue impartial » entre milliardaires qui s'accordent sur absolument tout — sauf sur qui paiera la facture de la crise climatique.
L'inspiration de cet essai provient d'un texte brillant de l'économiste brésilien Luiz Guilherme Piva, publié dans la Folha de S.Paulo le 25 janvier 2026, intitulé « L'Économie du Néant ». Piva analyse comment l'artiste italien Salvatore Garau a vendu une « sculpture invisible » pour 90.000 reais — et conclut qu'il l'a trouvée « bien trop bon marché ».
La thèse de Piva est simple et dévastatrice : nous vivons dans une économie où « presque tout a un néant pour augmenter sa valeur, et ce néant est précisément la sensation d'être dans une capsule invisible émanant l'exclusivité ».
Et ce néant, à Davos, n'est pas seulement toléré — il est vendu comme produit premium, authentifié par des badges exclusifs et emballé dans un jargon corporatif incompréhensible.
I. L'INVISIBLE DEVIENT VISIBLE (Quand Il Coûte Assez Cher)
Garau a vendu « un espace rempli d'énergie, d'air et d'esprit » pour 90.000 reais. Davos vend exactement la même chose pour CHF 50.000, avec petit-déjeuner compris et certificat d'authenticité dit « badge de participant ».
Piva explique que les sacs Birkin coûtent des millions parce que les analystes justifient la valeur non par le produit, mais par l'histoire : « [On ne] vend [pas] un sac. [Ce qu'on] vend [c'est] l'histoire, la relation, le savoir-faire, le temps, la rareté (…) un symbole, pas un produit. [On vend] la relation avec le temps ».
Traduction pour Davos : un vide rempli d'énergie, d'air et d'esprit — agrémenté, toutefois, d'un entre-soi milliardaire.
II. LE DICTIONNAIRE DU NÉANT
Les « biens de Veblen » sont des produits qui augmentent de valeur quand ils deviennent plus chers. Un sac Birkin à 500 reais perdrait toute sa valeur — non par la qualité du cuir, mais parce qu'il cesserait d'être un symbole de statut.
Le jargon de Davos fonctionne exactement ainsi. Observez cette table satirique du Financial Times (20 janvier 2026) :
Jargon de Davos | Traduction Réelle |
« Le besoin d'une plateforme de dialogue impartiale n'a jamais été aussi grand » | « Il y aura toujours une bonne raison d'organiser Davos » |
« Notre enthousiasme pour la transition énergétique ne signifie pas que nous rejetons les technologies éprouvées » | « Mon entreprise investira des milliards dans le pétrole vénézuélien » |
« C'est le moment de l'Inde » | « Nous voulons des clients indiens » |
« Il ne s'agit pas de moins réguler, mais de réguler plus intelligemment » | « Moins de régulation » |
« Vous êtes sur LinkedIn ? » | « Je dois parler à quelqu'un de plus important maintenant » |
III. GOODWILL ET CAPITAL SYMBOLIQUE
Piva mentionne le goodwill (survaleur ou écart d'acquisition en comptabilité) — ce qu'une marque confère à un produit et qui change sa valeur. Mais pour analyser Davos avec rigueur, nous devons aller au-delà et entrer dans le territoire de Pierre Bourdieu : le capital symbolique.
Goodwill = valeur intangible enregistrée dans les bilansCapital symbolique = pouvoir dérivé du fait d'être reconnu comme important
Quand un PDG revient de Davos en parlant de « durabilité » tout en investissant dans le pétrole, il n'accumule pas du goodwill — il accumule du capital symbolique : le droit d'être entendu dans les forums mondiaux, d'influencer les récits publics, de façonner les régulations.
Comme l'écrit Piva : « Presque tout a un néant pour augmenter sa valeur, et ce néant est précisément la sensation d'être dans une capsule invisible émanant l'exclusivité ».
Davos EST cette capsule invisible.
IV. LA LISTE DES ANNULÉS : Quand l'Exclusion Devient Stratégie
Piva révèle quelque chose de troublant : le fabricant de Birkin maintient une « liste d'annulés » — « un index de millionnaires interdits d'achat ». Et le plus fascinant ? « Rejetés, ils continuent de se pourvoir en justice et de plaider leur cause dans la presse ».
Davos opère la même logique d'exclusion. Sa liste invisible d'annulés inclut :
Qui parle d'inégalité structurelle (pas la version acceptable pour les PDG)
Qui questionne l'évasion fiscale corporative
Qui dénonce que « dialogue » est devenu synonyme de « monologue entre concordants »
Et les rejetés ? Comme les millionnaires qui se battent pour acheter des Birkin, certains critiquent Davos publiquement… mais rêvent secrètement de recevoir l'invitation.
V. QUI PAIE LA FACTURE ? La Dimension Matérielle qu'on Oublie
Coût d'être à Davos par entreprise : US$ 800.000 à 1,5 million (sponsoring, jet privé, hébergement, sécurité).
Pourquoi paient-ils cela ? Pas pour le contenu des tables rondes — mais pour l'accès.
Exemple concret : En 2019, des exécutifs pharmaceutiques ont rencontré à Davos un Ministre de la Santé européen. Six mois plus tard : licence accélérée pour un médicament controversé, évitant ainsi US$ 300 millions de coûts de tests additionnels.
Taux de retour sur l'investissement de US$ 1 million à Davos : 30.000%.
Ce n'est pas du capital symbolique abstrait — c'est une conversion directe de prestige en profit matériel.
VI. CROIENT-ILS OU SAVENT-ILS ?
Considérez une table ronde typique de Davos :
Titre : « L'Avenir de la Gouvernance Climatique : Opportunités pour une Croissance Durable »
Composition :
PDG de compagnie pétrolière (annonce « transition » en augmentant l'extraction)
Ministre d'un pays pétro-dépendant (qui a besoin de cette extraction pour ne pas faire faillite)
Consultant McKinsey (qui facture des millions pour dire « c'est complexe »)
Modérateur de média corporatif (qui ne posera aucune question inconfortable)
Résultat : 45 minutes de jargon. Zéro engagement mesurable. Maximum de capital symbolique accumulé.
La réponse est claire : ils le savent d'avance. Et les preuves suggèrent qu'ils n'ont pas complètement tort — car nous continuons à acheter la sculpture invisible.
ÉPILOGUE JURIDIQUE
Piva termine avec une prédiction sur Garau : « Peut-être [qu'il] vendra, sous peu, des sculptures d'espaces remplis d'énergie, ou de relations avec le temps, pour bien plus de dollars. Et pourra même rejeter des clients suppliants pour son néant. Peut-être en alléguant que le processus de production est long et méticuleux ».
Davos y est déjà parvenu.
Chaque janvier, telles des horloges suisses de précision, les illusionnistes retournent aux Alpes pour vendre :
Le silence sur l'inégalité emballé comme « dialogue constructif »
L'inaction climatique étiquetée « transition responsable »
La capture réglementaire présentée comme « gouvernance intelligente »
L'exclusion de classe déguisée en « curation d'excellence »
Et quand on leur demande des résultats concrets ? Ils répondent avec la même rhétorique que Piva identifie chez les analystes d'Hermès :
« Nous ne vendons pas de solutions. Nous vendons l'histoire, la relation, le temps, la rareté… un symbole. Nous vendons la relation avec le temps. »
Salvatore Garau a vendu de l'air pour 90.000 reais. Davos vend la même chose pour CHF 50.000 — avec l'avantage d'inclure le petit-déjeuner, l'entre-soi milliardaire, et l'illusion de sauver le monde. Et comme l'a prédit Piva : le processe de production est long et méticuleux.


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