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L’instant ne vient pas tout fait

  • Photo du rédacteur: gleniosabbad
    gleniosabbad
  • 16 juil.
  • 4 min de lecture

Lecture philosophique d’un message aperçu à Salvan, entre paysage alpin et exigences du présent

« Tout instant ne saurait être parfait ; mais tout instant peut exiger de nous une réponse. »

À Isabelle


Par Glênio S Guedes (avocat au Brésil)


À Salvan, petite commune du Valais suisse, un message en français retient le regard du passant :

N’attends pas l’instant parfait, saisis l’instant rends-le parfait !

Rien, à première vue, ne paraît plus familier. Nous vivons à une époque féconde en formules brèves, dont l’ambition est de réordonner une existence entière entre une vitrine, un banc public et deux pressions de l’index sur un écran. « Fais en sorte que cela arrive », « dépasse tes limites », « deviens la meilleure version de toi-même » : autant de maximes de poche pour des vies qui, par une heureuse indocilité, refusent de tenir dans une poche.

Le message de Salvan pourrait appartenir à cette vaste famille d’injonctions motivantes. Mais c’est précisément ici que commence la philosophie : lorsqu’on refuse à ce qui est familier le privilège de demeurer évident. Que signifie ne pas attendre l’instant parfait ? Qu’est-ce qu’un instant ? Qu’entend-on par perfection ? Et, surtout, quel pouvoir attribue-t-on ainsi à chacun : celui de transformer le présent en chose parfaite ?

La formule peut passer pour une invitation au courage, et elle contient sans doute une sagesse élémentaire. Qui attendrait des garanties complètes avant d’avouer un amour, d’entreprendre des études, de changer de métier, de demander pardon, de dénoncer une injustice ou de recommencer après une perte risquerait d’attendre indéfiniment. La certitude absolue est une dame fort respectable ; elle a néanmoins la regrettable habitude de ne jamais confirmer sa venue.

Salvan et ses environs rendent cette leçon sensible par un paysage qui ne se contente pas de décorer la pensée : il la discipline. En Valais, la montagne n’est pas le simple arrière-plan d’une photographie réussie ; elle règle les rythmes, les itinéraires, les précautions et les manières d’habiter. La nature alpine, par une pédagogie sans rhétorique, enseigne que l’enthousiasme ne remplace pas le discernement.

Aux Gorges du Dailley, un sentier traverse les défilés sur des passerelles, longe des cascades et gravit plus de six cents marches suspendues entre roche, eau et végétation. L’expérience a le souffle de l’aventure, mais elle ne souffre guère le fantasme de l’héroïsme abstrait — ce courage qui prospère volontiers dans les phrases courtes et s’évapore devant le premier escalier. Chaque pas demande de l’attention ; chaque passage, de la mesure ; chaque portion du chemin, l’acceptation que le corps possède son rythme et que le paysage obéit à des règles qui n’ont pas été conçues pour complaire au visiteur.

On comprend alors que le moment opportun ne se confond pas avec le moment facile. Le marcheur prudent n’attend pas que la montagne abolisse ses dénivelés, que la passerelle cesse de trembler ou que le sentier devienne parfaitement plat. Il observe le terrain, ajuste son allure, reconnaît sa fatigue et poursuit lorsque les conditions le permettent. Il ne conquiert pas la montagne ; il apprend à y marcher.

Les anciens Grecs disposaient d’un mot précieux pour penser cette question : kairos. À la différence de chronos, le temps successif des horloges et des agendas, kairos désigne le moment opportun, l’occasion qui réclame une lecture attentive et une réponse juste. Ce n’est pas une ouverture magique, offerte toute préparée à celui qui attend les bras croisés. C’est une possibilité reconnue par celui qui a appris à percevoir une situation, ses limites et ses exigences.

Les Marécottes, village voisin de Salvan, prolonge cette réflexion. Son zoo alpin, présenté comme le plus élevé d’Europe, ainsi que le domaine de ski et de randonnée de La Creusaz, accessible en téléphérique, rappellent que l’altitude n’est pas seulement une donnée géographique. Elle conditionne les déplacements, les manières d’habiter, les rapports au climat, aux animaux et à la vulnérabilité même du corps.

Le téléphérique enseigne, à sa façon, une vérité que la morale contemporaine de l’autosuffisance célèbre peu : certains trajets ne s’accomplissent pas à la seule force des jambes. Il existe des chemins qui requièrent des outils, des savoirs partagés, des infrastructures et de l’aide. La liberté ne consiste pas à se passer de tout soutien ; elle consiste aussi à reconnaître les médiations sans lesquelles elle ne serait qu’un mot bien coiffé.

Cette remarque importe particulièrement aujourd’hui. « Saisir l’instant » peut être une belle invitation à la présence ; mais l’expression peut aussi dégénérer en tyrannie de la performance. Notre culture ordonne de tout rentabiliser : le voyage, le repos, la lecture, la souffrance, la crise, le silence. Chaque expérience doit produire du plaisir, de la productivité, une leçon ou une image capable de prouver, devant l’assemblée vigilante des écrans, qu’elle a eu lieu de manière suffisamment intéressante.

La vie devient alors une entreprise à responsabilité illimitée, où l’individu est à la fois l’unique actionnaire et l’accusé de tous les déficits. S’il réussit, on attribue son succès à son seul mérite ; s’il échoue, on découvre sans tarder une insuffisance dans son attitude intérieure. C’est une morale commode pour qui préfère oublier que les occasions ne parviennent pas à tous par la même route — et que, pour certains, il n’existe même pas de route.

La marche vers le Lac de Salanfe offre une dernière image de cette tension. Ce réservoir, formé par un barrage et entouré de sommets alpins, réunit eau, relief, technique, histoire, travail humain et décision collective. Sa beauté ne naît pas de l’absence d’intervention, mais d’une coexistence complexe, parfois difficile, entre la montagne et ce que les humains y ont édifié.

Tel est peut-être le sens le plus fécond du message de Salvan. Rendre l’instant parfait ne signifie pas fabriquer des jours sans échec, sans tristesse ni contradiction. Il s’agit plutôt de répondre justement à ce qui advient : agir lorsqu’il faut agir, attendre lorsque l’attente est prudence, accueillir les limites sans en faire une excuse, désirer la transformation sans réduire sa vie à une machine de rendement.

Sur les passerelles des Gorges du Dailley, sur les hauteurs des Marécottes et au bord du Lac de Salanfe, le Valais semble corriger la phrase sans la démentir. L’instant ne vient pas tout fait, et il ne devient pas parfait par décret. Il s’ouvre, imparfait et exigeant, au courage de celui qui marche — et à la responsabilité de construire, pour tous, des conditions plus dignes de marcher.

 
 
 

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