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La vigne n’a jamais été masculine ; les honneurs l’étaient

  • Photo du rédacteur: gleniosabbad
    gleniosabbad
  • 26 juil.
  • 3 min de lecture

Des travailleuses de l’ombre aux vigneronnes qui signent aujourd’hui l’avenir du vin suisse


Par Glênio S Guedes (avocat au Brésil)


Il est des photographies anciennes qui possèdent un talent singulier : celui de ne raconter que la moitié d’une histoire. On y voit le propriétaire du domaine, chapeau bien ajusté, les mains croisées derrière le dos, contemplant ses vignes avec l’assurance de celui qui semble avoir tout accompli seul. L’objectif, pourtant, s’arrêtait souvent avant d’atteindre celles qui taillaient les ceps, sélectionnaient les grappes, surveillaient les fermentations, tenaient les comptes de l’exploitation et assuraient, avec une discrétion admirable, la continuité du domaine.

La vigne n’a jamais été masculine ; les honneurs l’étaient.

Au fil de son ouvrage consacré au vin suisse, Jean-Paul Schwindt met en lumière une évolution qui dépasse largement la seule place des femmes dans la viticulture. Les femmes n’ont jamais été absentes des vignobles helvétiques. Ce qui leur a longtemps manqué n’était ni le travail ni le savoir-faire, mais la reconnaissance. L’histoire du vin, comme bien d’autres histoires, a souvent confondu visibilité et reconnaissance. Celui dont le nom figurait sur l’acte de propriété ou sur l’étiquette semblait recueillir à lui seul le mérite d’une œuvre qui était, en réalité, profondément familiale.

Le véritable tournant s’est produit lorsque l’expérience héritée s’est trouvée renforcée par une formation reconnue. Dans cette perspective, le parcours de Françoise Berger prend une valeur emblématique. En devenant l’une des premières femmes formées en œnologie à Changins, puis en accédant à des fonctions de direction, elle n’a pas seulement ouvert une voie personnelle ; elle a contribué à redéfinir l’autorité technique elle-même. Les compétences des femmes cessaient d’être perçues comme une richesse discrète du domaine pour acquérir une pleine légitimité institutionnelle.

Cette dynamique s’est affirmée avec une génération qui ne cherchait plus seulement à trouver sa place, mais à transformer durablement la viticulture suisse.

Jean-Paul Schwindt présente Madeleine Gay comme l’une des grandes figures de cette évolution. Son apport dépasse largement l’élaboration de vins remarquables. Elle contribua à moderniser les pratiques viticoles, à mieux valoriser les cépages autochtones et à accompagner une nouvelle manière de penser la qualité. Il ne s’agissait plus simplement de conduire une cave, mais de participer à l’évolution d’une culture viticole tout entière.

Aucune personnalité n’incarne toutefois cette transformation avec autant de force que Marie-Thérèse Chappaz.

Sa renommée internationale aurait pu faire d’elle l’héroïne de sa propre histoire. Elle a choisi le chemin inverse. Plutôt que de placer le vigneron au centre du récit, elle rappelle que le véritable protagoniste demeure le terroir. Cette attitude possède une élégance rare. À une époque où tant de produits deviennent le prolongement de l’image de leur créateur, elle nous rappelle que le vin demeure avant tout une rencontre entre une terre, un climat, une vigne et le temps.

Son prestige démontre que l’autorité peut parfaitement s’accorder avec l’humilité.

La présence de vigneronnes telles que Sandrine Caloz montre également que cette histoire n’appartient plus seulement aux pionnières. Si la première génération devait démontrer que les femmes pouvaient diriger un domaine, élaborer de grands vins et exercer une autorité technique, les suivantes n’ont plus qu’à poursuivre cette exigence d’excellence. C’est peut-être le signe le plus sûr d’une véritable maturité institutionnelle : lorsque le genre cesse d’être la première information que l’on retient d’une professionnelle.

Mais l’enseignement va plus loin.

Pendant longtemps, on a cru que l’avenir de la viticulture dépendait exclusivement de nouveaux cépages, de technologies plus performantes ou de méthodes culturales plus efficaces. Jean-Paul Schwindt suggère qu’il existe une autre forme de progrès : celle qui consiste à élargir notre mémoire collective. Reconnaître celles qui ont effectivement participé à la construction d’un patrimoine constitue un enrichissement culturel aussi précieux que l’apparition d’un nouveau cépage résistant aux maladies.

Il ne s’agit ni de réécrire l’histoire ni de transformer le passé en tribunal. Une telle démarche serait anachronique. Il s’agit simplement d’admettre que certaines histoires furent racontées avec un cadrage trop étroit. La mémoire n’a pas besoin de remplacer ses protagonistes ; elle doit simplement élargir son regard.

C’est peut-être là la véritable révolution silencieuse des vigneronnes suisses. Elles n’ont pas transformé la vigne parce qu’elles étaient des femmes. Elles l’ont transformée parce qu’elles ont enfin pu étudier, décider, expérimenter, diriger et signer ce qu’elles contribuaient depuis toujours à construire.

Il y a dans cette évolution une ironie discrète. Le vin, qui célèbre volontiers les vertus du temps, a lui-même mis plusieurs siècles à apprendre cette leçon. Il a fini par comprendre que la qualité d’un grand millésime dépend de nombreuses mains, tandis que la qualité de la mémoire dépend de notre capacité à reconnaître chacune d’entre elles.

Les grands vins suisses racontent aujourd’hui une histoire plus complète qu’autrefois. Non parce que leurs vignes auraient changé de place, mais parce que leur récit a enfin commencé à rendre justice à celles qui, depuis toujours, marchaient entre les rangs de ceps.


Bibliographie

SCHWINDT, Jean-Paul. Le Vin Suisse. Édition consultée.

 
 
 

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