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De la crosse au barrage : une brève histoire du Valais

  • Photo du rédacteur: gleniosabbad
    gleniosabbad
  • 22 juin
  • 5 min de lecture

Comment le Valais est entré dans la modernité sans renoncer à son héritage

« La véritable tradition ne consiste pas à conserver les cendres, mais à préserver le feu. »

Par Glênio S Guedes ( avocat au Brésil)


Il est des terres dont la géographie explique l’histoire. Il en est d’autres dont l’histoire éclaire la géographie. Le Valais appartient aux deux catégories. Le voyageur qui le découvre pour la première fois aperçoit des sommets enneigés, des glaciers majestueux, des vignobles suspendus à des pentes improbables et des villages qui semblent avoir conclu un discret pacte avec l’éternité. Le regard pressé pourrait croire que cette région a traversé les siècles dans une paisible contemplation de ses montagnes. L’erreur est pardonnable : les Alpes ont le défaut de paraître immobiles.

Pourtant, peu de territoires européens ont connu autant de métamorphoses que cette longue vallée façonnée par le Rhône. Terre de princes-évêques, de marchands, de mercenaires, de révolutionnaires, d’empereurs et de démocrates, le Valais fut tour à tour principauté ecclésiastique, république oligarchique, département napoléonien avant de devenir canton suisse. Et, malgré ces transformations successives, il est demeuré reconnaissable à lui-même.

Cette permanence constitue sans doute son trait le plus remarquable. Car le Valais n’a jamais survécu en résistant au changement. Il a survécu en l’apprivoisant.


Le temps des évêques et des forteresses


Durant une grande partie du Moyen Âge, le destin du Valais fut étroitement lié à celui des princes-évêques de Sion. Dans un monde où le spirituel et le temporel s’entremêlaient naturellement, ces hommes administraient à la fois les consciences et les territoires. L’époque n’y voyait aucune contradiction. Gouverner les âmes et les routes relevait souvent d’une même responsabilité.

Cette puissance reposait d’abord sur la géographie. Les grands cols alpins — le Simplon, le Grand-Saint-Bernard et d’autres passages stratégiques — constituaient des voies essentielles entre l’Europe du Nord et l’Italie. Qui contrôlait ces routes contrôlait les échanges, les armées, les pèlerinages et les revenus qui les accompagnaient.

De cette fonction de carrefour est née une remarquable constellation de châteaux et de fortifications. Tourbillon, Valère ou La Bâtiaz rappellent encore aujourd’hui que le pouvoir médiéval se construisait autant dans la pierre que dans les institutions.


Une liberté conquise pas à pas


À partir du XIVe siècle, les dizains affirmèrent progressivement leur autonomie face aux seigneurs et à l’autorité épiscopale. Le processus fut lent, parfois conflictuel, toujours complexe.

L’histoire aime les récits simples ; la réalité les contredit souvent.

La liberté qui s’affirma alors n’était pas encore celle des démocraties modernes. Elle demeurait largement entre les mains d’élites locales qui monopolisaient les charges publiques et les centres de décision. Les privilèges changèrent de détenteurs plus aisément qu’ils ne disparurent.

L’histoire a parfois de ces ironies tranquilles : les hommes combattent l’arbitraire avec sincérité, puis découvrent qu’il est plus difficile de renoncer au pouvoir que de le conquérir.


Quand le Valais parlait à l’Europe


Le cardinal Matthieu Schiner incarne mieux que quiconque l’ouverture du Valais à l’Europe de la Renaissance.

Évêque de Sion, diplomate habile et acteur majeur des guerres d’Italie, il fit entendre la voix d’une vallée alpine dans les cours princières et auprès des papes. Grâce à lui, le Valais participa, à sa mesure, aux grands débats politiques du continent.

Son parcours rappelle une vérité souvent oubliée : les montagnes isolent moins qu’on ne l’imagine. Elles protègent parfois davantage qu’elles ne séparent.


Le vin, mémoire des coteaux


Pendant que prélats et diplomates façonnaient l’histoire politique de la région, une autre histoire s’écrivait sur les coteaux du Rhône.

Celle de la vigne.

Les terrasses viticoles du Valais comptent parmi les paysages culturels les plus remarquables d’Europe. Patiemment aménagées au fil des siècles, elles témoignent d’une alliance singulière entre la rudesse alpine et l’ingéniosité humaine.

Le vin n’y représente pas seulement une activité économique. Il constitue une mémoire. Chaque mur de pierre sèche, chaque terrasse conquise sur la pente raconte une longue familiarité entre l’homme et son territoire.

Le Valais demeure aujourd’hui encore le principal canton viticole de Suisse, gardien de cépages rares et d’un patrimoine œnologique d’une étonnante richesse.


Stockalper ou l’art de comprendre son époque


Au XVIIe siècle apparaît une figure hors du commun : Kaspar Jodok von Stockalper.

Marchand, financier, entrepreneur et homme d’influence, il comprit avant beaucoup d’autres que la prospérité du Valais dépendait de sa position au cœur des échanges alpins.

Son palais de Brigue demeure l’un des monuments les plus impressionnants de Suisse.

Bien avant que le mot n’existe, Stockalper pratiquait déjà une forme de mondialisation alpine. Les marchandises circulaient par le Simplon ; les capitaux, les idées et les ambitions les accompagnaient.

Les contemporains admirèrent son génie autant qu’ils soupçonnèrent son pouvoir. Ce mélange d’admiration et de méfiance constitue souvent l’hommage involontaire rendu aux hommes exceptionnellement prospères.


La secousse révolutionnaire


À la fin du XVIIIe siècle, les idées nouvelles franchirent les montagnes avec une aisance remarquable.

Liberté, souveraineté populaire, égalité civile : ces notions remettaient en question les fondements mêmes de l’ordre ancien. La Révolution française accéléra un mouvement déjà engagé.

En 1798, une République du Valais vit le jour. L’expérience fut brève mais significative. Elle annonçait l’entrée de la région dans une nouvelle époque.

Cette transition allait cependant croiser le destin d’un personnage qui considérait les Alpes moins comme un paysage que comme une question stratégique.


Napoléon et le Simplon


Napoléon Bonaparte comprit immédiatement l’importance du Valais.

Le Simplon constituait un axe essentiel entre la France et l’Italie. L’aménagement de la route du Simplon transforma profondément les communications alpines et renforça encore le rôle stratégique de la région.

Le Valais fut ensuite intégré à l’Empire français sous la forme du Département du Simplon.

L’autonomie recula ; les infrastructures progressèrent.

L’histoire, comme la vie, distribue rarement ses avantages sans exiger quelque contrepartie.


L’entrée dans la Suisse moderne


Après la chute de Napoléon, le Congrès de Vienne redessina la carte de l’Europe. En 1815, le Valais rejoignit la Confédération suisse.

L’union relevait moins du romantisme politique que du pragmatisme. La Suisse offrait stabilité et sécurité ; le Valais apportait sa position stratégique et sa forte tradition d’autonomie locale.

Le mariage se révéla durable.

Tout au long du XIXe siècle, le canton participa aux débats qui façonnèrent la Suisse moderne : fédéralisme, représentation politique, libertés publiques et équilibre entre les pouvoirs.

L’ancienne principauté épiscopale devenait progressivement une démocratie.


Des montagnes admirées à des montagnes productives


Le XIXe siècle transforma également le regard porté sur les Alpes.

Longtemps perçues comme des obstacles, elles devinrent des destinations. Alpinistes, écrivains et voyageurs découvrirent la beauté des grands sommets valaisans. La conquête du Cervin par Edward Whymper, en 1865, symbolise cette nouvelle relation entre l’homme et la montagne.

Le tourisme, les chemins de fer et l’hôtellerie donnèrent naissance à une économie nouvelle.

La montagne cessait d’être une limite pour devenir une promesse.


L’eau, nouvelle richesse du Valais


Au XXe siècle, une autre révolution silencieuse prit forme.

Les eaux alpines et les dénivelés spectaculaires du territoire furent mis au service de la production d’énergie. Avec des réalisations monumentales comme la Grande Dixence, le Valais transforma sa géographie en puissance économique.

Le contraste est saisissant.

Hier, la richesse dépendait des cols.

Aujourd’hui, elle dépend aussi des barrages.

Les instruments du pouvoir ont changé ; la géographie demeure.


L’art de changer sans disparaître


Au fond, l’histoire du Valais est celle d’un équilibre rare entre fidélité et adaptation.

Des princes-évêques aux ingénieurs, des mercenaires aux guides de montagne, des forteresses médiévales aux barrages géants, la région n’a cessé de se réinventer.

Et pourtant, elle n’a jamais cessé d’être elle-même.

Dans une Europe où tant d’identités se sont diluées au gré des frontières mouvantes et des empires successifs, le Valais a accompli une prouesse singulière : traverser les siècles sans se figer, évoluer sans se renier.

Entre la crosse des évêques et le béton des barrages, entre les vignobles ancestraux et les infrastructures modernes, il a trouvé une formule rare.

Celle qui consiste à changer presque tout pour demeurer fidèle à l’essentiel.

 
 
 

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