La Nostalgie n'est Point Stratégie face à un Monde en Rupture
Le discours de Mark Carney à Davos trace la voie pour les puissances moyennes dans un ordre global fragmenté
Por Glênio S Guedes ( avocat au Brésil )
Au Forum Économique Mondial de 2025, deux hommes d'État nord-américains ont livré des discours diamétralement opposés. Donald Trump, fraîchement investi pour son second mandat, offrit l'attendu : propos confus, empreints de ressentiment et de mégalomanie. Il parla de tarifs douaniers, d'ennemis commerciaux présumés. Théâtre pour galerie domestique, dénué de stratégie réelle.
Mark Carney, nouveau Premier ministre canadien — ancien gouverneur des banques centrales du Canada et du Royaume-Uni — délivra tout autre chose : un discours qui constituera pour les années à venir un jalon intellectuel de la transition que nous traversons.
La Rupture, non la Transition
Carney débuta en citant Václav Havel, le dramaturge devenu président de la Tchécoslovaquie post-communiste. Havel soutenait que le communisme se maintenait par la participation de gens ordinaires à des rituels qu'ils savaient, en privé, mensongers — "vivre dans le mensonge", selon sa formule.
De manière provocante, Carney établit un parallèle : nous avons également vécu dans le mensonge en qualifiant d'"ordre international fondé sur des règles" ce qui fut, en pratique, une hégémonie américaine fonctionnant bien quand elle servait les intérêts des États-Unis.
Le point crucial : nous vivons une rupture, non une transition. La nuance n'est point sémantique. Une transition présuppose la continuité avec ajustements ; une rupture signifie que les règles du jeu ont fondamentalement changé. Dans le monde actuel d'"interdépendance instrumentalisée" — où l'intégration économique est devenue arme géopolitique —, "il n'est plus possible de vivre dans le mensonge du bénéfice mutuel par l'intégration quand celle-ci devient source de subordination".
La Chine use de la dépendance aux terres rares pour pression politique. Les États-Unis menacent de couper l'accès au système financier dollarisé. La Russie ferme le robinet gazier à l'Europe. L'intégration, censée générer coopération, est devenue vecteur de coercition.
Réalisme sans Cynisme
Mais Carney ne versa point dans la lamentation. Sa phrase capitale : "Nous ne devrions pas la regretter [l'ancienne ordre]. La nostalgie n'est point stratégie".
Cette affirmation recèle plusieurs strates de signification. D'abord, reconnaissance que le monde de 1945-2020 ne reviendra point. Les États-Unis ne souhaitent plus assumer le coût de pourvoyeur de biens publics globaux. La Chine n'acceptera pas subordination aux règles occidentales.
Ensuite, rejet du populisme réactionnaire promettant de "rendre [pays X] à nouveau grand". Trump vend de la nostalgie. Orbán, Bolsonaro, Le Pen vendent de la nostalgie. Politiquement séduisant, stratégiquement suicidaire.
Enfin, appel à l'action : si l'ancien ordre est défunt, construisons le prochain. Carney propose le concept de "réalisme basé sur les valeurs" — formule d'Alexander Stubb, président finlandais. Signifie être "attaché aux valeurs fondamentales" tout en "s'engageant largement, stratégiquement, les yeux ouverts".
Ni idéalisme naïf ("donnons-nous tous la main"), ni cynisme realpolitik ("seul le pouvoir importe"). La synthèse : défendre démocratie, droits humains, commerce équitable et État de droit, mais sans illusions sur le monde réel.
Les Puissances Moyennes et le Brésil
Le cœur de la proposition Carney réside dans l'articulation entre puissances moyennes comme alternative tant à l'hégémonie américaine déclinante qu'à un "monde de forteresses" — blocs isolés en compétition prédatrice.
Les puissances moyennes (Canada, Australie, pays européens, Corée du Sud, Indonésie, Mexique, Brésil) disposent d'économies significatives sans domination, de capacités militaires défensives sans projection globale, d'engagement envers l'ordre multilatéral.
La stratégie : tisser réseau d'accords entre puissances moyennes en trois dimensions. Commerce : viable, les États-Unis ne représentant que 17% des importations mondiales. Finances : ardu, la vulnérabilité au dollar étant réelle. Sécurité : fort difficile, les puissances moyennes ne pouvant remplacer parapluie nucléaire américain.
Pour le Brésil, les implications sont limpides. Le pays doit abandonner multiples nostalgies paralysantes : celle développementiste des années 1970, celle de l'"autonomie par distance", celle du "protagonisme naturel".
Le Brésil doit construire autonomie stratégique réelle : capacité de choisir partenariats sans subordination, développer capacités propres critiques, mener arrangements sud-sud. La fragmentation mondiale n'est pas que risque — c'est opportunité. Le Brésil peut jouer la compétition sino-américaine à son avantage, se positionner comme pont entre Nord et Sud, attirer investissements de tous.
Crucial : fortifier le voisinage. L'accord UE-Mercosul, après vingt-cinq ans de négociation, constitue test décisif. L'Union Européenne démontre qu'intégration régionale génère puissance. Europe fragmentée serait sans pertinence ; Europe unie est superpuissance. Amérique du Sud fragmentée sera marginale ; intégrée, elle peut être acteur global.
Conclusion
Le discours de Carney importe car il offre ce qui fait défaut au débat mondial : clarté sur le moment présent et direction vers l'avant.
Trump offre illusion de retour au passé. Xi offre soumission à ordre sinocentrique. Poutine offre chaos. Carney offre tierce voie : reconnaître la rupture, abandonner nostalgie paralysante, construire arrangements coopératifs entre pays attachés à démocratie et État de droit, avec réalisme sur intérêts et pouvoir.
Pour le Brésil : ne point attendre que les États-Unis reprennent leadership d'ordre libéral — ils ne le feront point. Ne point accepter subordination à la Chine. Ne point s'isoler en "autonomie". Ne point romantiser le passé.
Au contraire : articuler puissances moyennes en réseau d'accords pragmatiques, fortifier intégration sud-américaine, investir en capacités réelles générant autonomie, jouer compétition entre blocs en faveur brésilienne.
Comme le dit Carney citant Havel : nous ne pouvons plus "vivre dans le mensonge". La vérité inconfortable : nous sommes livrés à nous-mêmes. La vérité porteuse d'espoir : nous ne sommes point seuls.
La nostalgie n'est point stratégie. Le réalisme constructif l'est.
La rupture est en cours. La question n'est point si nous souhaiterions qu'il en fût autrement. La question est ce que nous ferons du monde qui est le nôtre.


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