Trump actif, et le Musée du Barreau de Paris fermé : un oxymore existentiel ?
- gleniosabbad
- 19 de set. de 2025
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Par Glênio S Guedes ( avocat au Brésil )
« N’ayez pas peur d’écrire, même des mensonges. Gardez la vérité pour le barreau. »— Christian Charrière-Bournazel, « L’avocat et l’écriture ou Le réel et le rêve », in Revue Littéraire du Barreau de Paris, n° 1, 2024.
J’ai été reçu, récemment, par Madame Cindy Geraci, historienne avertie, directrice du Musée du Barreau de Paris, dont la compétence et la courtoisie honorent l’institution qu’elle incarne. Elle m’a accueilli avec une disponibilité rare, un sourire qui dément la gravité du sujet, et une attention qui touche celui qui vient de loin. Elle m'a donné, sans détour, l'information suivante : le Musée n'a plus d'espaces d'exposition depuis quelques années ; mais il continue d'exister, d'entretenir et de valoriser la mémoire et l'histoire du barreau sous plusieurs formes — projets virtuels, expositions itinérantes, événements culturels...- et des projets de réouverture sont actuellement à l'étude, sans échéance encore fixée.
Comment ne pas entendre, dans ces mots simples, un symptôme inquiétant de notre époque ?
Le monde chancelle. À Washington, un ancien président continue d’agir comme si les règles ne le concernaient pas. Il attaque, il nie, il se rit du droit et du processus équitable, et trop souvent il triomphe, ou du moins il retarde le cours normal de la justice. Deux ans, et plus encore, où Donald Trump impose sa volonté et défigure l’État de droit. Pendant ce temps, à Paris, au cœur même de l’Île de la Cité, le Musée du Barreau demeure privé de son espace vivant d’exposition, comme si la mémoire devait se contenter de formes dispersées.
N’y a-t-il pas là une métaphore inquiétante ? Quand les temples du droit se taisent, les autocrates parlent plus fort. Quand les lieux de mémoire des avocats se fragmentent, les hommes forts s’imaginent éternels.
Car le Musée du Barreau de Paris n’est pas une simple vitrine poussiéreuse : il est un miroir de notre civilisation. Chaque manuscrit, chaque robe, chaque plaidoirie y rappelle que les avocats n’ont pas seulement défendu des clients, mais façonné l’histoire, infléchi les destins, transformé le monde. Ce musée est l’autel discret d’une foi laïque : celle qui croit en la démocratie, en la liberté, en l’égale dignité de chaque être humain.
Le droit, écrivait-on, est la prose de la civilisation. Mais cette prose n’est pas sans rythme, elle n’est pas sans musique. Les avocats l’ont souvent élevée à la hauteur d’un chant : que l’on pense à Berryer face à Louis-Philippe, à Gambetta foudroyant l’Empire, ou à ces défenseurs anonymes qui, jour après jour, arrachent un accusé à l’injustice, une minorité à l’oppression, un peuple à la tyrannie.
Et pourtant, alors que l’État de droit vacille à l’échelle planétaire, alors que des démocraties entières sont menacées de suffocation, Paris garde ce sanctuaire sans vitrine, suspendu, comme si l’histoire pouvait patienter. Comme si la mémoire de ceux qui ont parlé pour la liberté pouvait dormir derrière des portes verrouillées.
Sommes-nous malades ? Oui, sans doute. Malades d’indifférence, de distraction, d’un sommeil qui coûte cher.
Car nous oublions trop souvent que l’économie, la technique, la consommation même, ne sont que des étages supérieurs, fragiles, d’un édifice qui menace de s’effondrer si ses fondations manquent. On connaît la pyramide de Maslow, cette hiérarchie des besoins humains qui place d’abord la survie physique, puis la sécurité, avant d’atteindre l’accomplissement de soi. Mais à mes yeux, cette figure doit être repensée : à la base devraient se trouver les sciences humaines et la philosophie, car sans elles nous perdons nos boussoles de valeurs, et nous errons dans un monde livré aux caprices de la force et du marché. Plus encore, le droit, comme science de la convivence humaine, doit lui aussi appartenir à cette fondation, car il n’est rien d’autre qu’un apprentissage collectif du vivre-ensemble.
Ce n’est pas un hasard si j’écris ces lignes le jour même où une grève intersyndicale est annoncée en France -18.09.25. Protester est un exercice légitime de la démocratie, tant qu’il ne viole pas les droits fondamentaux et se déroule sans violence. Alors, que l’on proteste aussi contre le mépris de nos valeurs civilisationnelles, auxquelles les avocats ont pris une part décisive dans la construction.
Oublier le musée, c’est oublier que le droit est fragile, que la démocratie ne survit pas seule, et que l’oubli est la première victoire des tyrans.
Il faut rouvrir ce lieu, non pour les touristes, mais pour nous-mêmes. Pour nous souvenir que l’avocat n’est pas seulement un technicien du procès, mais un artisan de civilisation. Pour rappeler que la plaidoirie est sœur de la poésie, que le barreau est frère du peuple libre.
Tant que le Musée du Barreau de Paris restera sans espace de vie et d’exposition, une part de notre conscience collective restera verrouillée avec lui. Et tant que des hommes comme Trump continueront de bafouer la loi sans que cela ébranle le monde, nous serons collectivement malades.
La guérison commence par la mémoire. Ouvrons-la!


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